Samedi 31 octobre 2009
Par Nocif
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Samedi 31 octobre 2009

Culture de l’assistance : un désastre total pour l’Afrique

Une financière africaine fait le procès de l’assistance étrangère. Elle dynamite cinquante ans de mauvaises habitudes.

(Nous revenons ici sur un sujet déjà abordé par FORTUNE en septembre dernier mais toujours d’actualité)

Universitaire zambienne, âgée de 40 ans, Dambisa Moyo n’a pas connu le combat pour l’indépendance mené par ses aînés, ni leurs engagements tiers-mondistes dans la rivalité Est-Ouest. Elle a grandi dans un continent abonné aux perfusions internationales puis s’est formée dans les meilleures universités occidentales. Elle y a découvert certaines routines intellectuelles et “la mauvaise conscience de l’homme blanc”. Revenue en Afrique, Dambisa Moyo dresse le constat des ravages provoqués par des méthodes de développement ineptes, perpétuées au nom de la stabilité par la plupart des élites africaines ou européennes, et bien souvent aussi pour des raisons d’intérêts personnels moins avouables.

Le constat qu’elle dresse dans l’Aide fatale est terrible.

Seule une Africaine pouvait le dire avec cette force, sans encourir de soupçons de néocolonialisme, voire de discrimination raciale. « Au cours des cinquante dernières années, les pays riches ont déversé 1 000 milliards de dollars d’aide à l’Afrique. » Revigorant et iconoclaste, son essai dénonce les gourous qui règnent sur le développement et l’assistance humanitaire depuis cinq décennies. « L’aide ne marche pas, poursuit- elle. Entre 1970 et 1998, quand le flux de l’aide à l’Afrique était à son maximum, le taux de pauvreté des populations s’est accru de façon stupéfiante : il est passé de 11 à 66 %. »

Diplômée de Harvard et d’Oxford, ancienne de la Banque mondiale et de la banque américaine Goldman Sachs, Dambisa Moyo connaît la réalité des chiffres qu’elle utilise à l’appui de sa thèse, le procès – politiquement incorrect – de l’assistance au continent noir : « Le résultat de l’aide, c’est une croissance plus lente, une pauvreté plus grande et l’Afrique à l’écart du progrès économique. »

Elle sait qu’existent de bonnes raisons justifiant cette aide : « Nous vivons dans une culture de l’assistance… Il y a comme un impératif moral pour les pays riches à aider les pauvres. » Les milliards de dollars dépensés au chevet de l’Afrique n’ont-ils donc pas amélioré le sort des populations ? Bien au contraire, répond l’essayiste qui parle « d’un désastre total sur le plan politique, économique et humanitaire ».

L’aide à l’Afrique s’est inspirée de la conférence de Bretton Woods (États-Unis). L’accord signé le 22 juillet 1944 permit le redressement des pays touchés par la guerre. Si l’aide fournie à l’Europe avait pu si vite la reconstruire, le même programme pouvait avoir les mêmes effets en Afrique. «Erreur », répond Dambisa Moyo.Les contextes étaient différents. L’Europe ne fut pas totalement dépendante de l’aide en question : les flux financiers du plan Marshall ne représentèrent au maximum que 2,5 % du PNB des principaux pays européens. Ce n’est pas le cas de l’Afrique où l’assistance équivaut aujourd’hui à 15 % de son PNB ! Le plan Marshall fut limité à cinq ans : l’Afrique est sous perfusion depuis plus de cinquante ans. Constante et sans limitation de durée, cette aide n’incita pas à l’effort.

Une compassion orchestrée à l’échelle mondiale

Dans les années 1980, la « dépendance de l’Afrique est même renouvelée ». Afin d’aider les pays africains à payer leurs dettes, la contribution du Fonds monétaire international passa de 8 à 12 milliards de dollars entre 1982 et 1983 : «Cela ne pouvait qu’accroître la dépendance des pays pauvres et qu’aggraver leur endettement. » La décennie suivante confirma « l’insuccès de cinquante ans d’une politique d’intervention concurrente », avec ses conséquences : corruption généralisée, accroissement de la pauvreté, déclin de la croissance, explosion de la dette à 1 000 milliards de dollars.

Les États donateurs, les organisations internationales et la plupart des ONG affirment que seuls des principes de bonne gouvernance et de démocratie peuvent encourager la croissance et permettre la prospérité. Dambisa Moyo réfute ce credo : « La démocratie n’est pas le préalable de la croissance économique, comme le soutiennent les champions de l’aide.Au contraire, c’est le développement économique qui est le préalable de la démocratie. » Elle cite le Sénégal, pays démocratique, avec une croissance de 3 % en 2006, et le Soudan, pays non démocratique, bénéficiaire d’une croissance économique sans précédent. Autre exemple : la Tunisie, “autocratie tempérée” ou “démocratie sous contrôle”, devenue un modèle de développement maîtrisé dans un environnement africain de violences et de misère endémiques.

L’auteur s’interroge : « Comment les pays occidentaux ont pu espérer que l’introduction accélérée d’institutions démocratiques dans des nations sous-développées garantirait aux pays d’Afrique un changement immédiat de leur fortune économique et politique ? » N’a-t-il pas fallu des siècles de développement aux pays occidentaux pour arriver à leur modèle démocratique actuel ?

« L’Afrique est devenue l’objet d’une compassion orchestrée à l’échelle mondiale », dit aussi l’auteur en visant les grands shows humanitaires de Londres ou de Paris, Bob Geldof ou Bono : « Les donateurs occidentaux cherchent quelqu’un, n’importe qui, pour leur indiquer la meilleure manière de s’attaquer aux problèmes de l’Afrique. »

Les élus et hauts fonctionnaires africains n’ont pas su s’exprimer sur les mesures à prendre. « La dépendance à l’aide ne fait que saper la capacité des Africains, quel que soit leur rang, à décider au mieux de l’orientation économique et politique de leur pays. »

Cette assistance limite les capacités de développement. « Au cours des trente dernières années, les pays les plus dépendants de l’aide peuvent se prévaloir d’un taux de croissance annuel moyen de moins de 0,2 %. » L’aide encourage les trafics : « Elle est l’un des supports majeurs de la corruption. » Mobutu Sese Seko, l’ancien président du Zaïre, vola 5 milliards de dollars, l’équivalent de la totalité de la dette extérieure de son pays.

Une étude de la Banque mondiale l’atteste : « 85 % des flux de l’aide servaient à des fins différentes de celles formulées à l’origine. » Dès 1947, un directeur de la Banque mondiale l’affirmait : « Quand nous croyons payer une centrale électrique, nous finançons en réalité un bordel. » Selon l’auteur, la Banque mondiale aurait ainsi “participé” au détournement d’environ 100 milliards de dollars. Avec la corruption associée aux prêts d’autres institutions multilatérales, ce serait 200 milliards évaporés !

Dambiso Moyo distingue deux formes de corruption : positive, quand l’argent volé est réinvesti dans le pays ; négative, quand l’argent volé est placé dans des comptes à l’étranger. Dans l’Ouganda des années 1990, la dépense publique pour l’éducation était siphonnée à l’échelle nationale : à peine 20 cents par dollar versé atteignaient les écoles primaires. La corruption tarit les investissements : « Rares seront les entrepreneurs nationaux et étrangers qui risqueront leur argent […] d’où la stagnation des investissements, fatale pour la croissance. »Curieusement, « les agences en charge du développement continuent d’assister les États africains les plus corrompus et les moins responsables ».

L’auteur remarque que le business de l’aide est le gagne-pain de la Banque mondiale, du FMI, des Nations unies, des ONG : « Le succès d’une politique de prêt se mesure par la taille du portefeuille de prêts du donateur et non par la proportion de l’aide effectivement utilisée pour l’objectif fixé. » À cela s’ajoute la crainte de voir les pays incapables de rembourser leurs dettes : « On en arrive à une situation absurde où le donateur a un plus grand besoin d’octroyer l’aide que le bénéficiaire de la recevoir. »

L’aide étrangère est parfois belligène : « La perspective, en prenant le pouvoir, d’avoir accès aux richesses illimitées de l’aide est irrésistible. » Les guerres civiles en Somalie (comme au Soudan, au Congo, au Liberia) illustrent l’impitoyable concurrence entre clans pour le contrôle de l’importante aide alimentaire déversée sur ce pays exsangue.

L’aide est source de paresse chez les dirigeants

Renforçant la monnaie locale, l’aide pénalise les industries exportatrices : « Les biens de fabrication locale destinés à l’exportation coûtent plus cher sur le marché international et ne sont plus compétitifs. » Elle rend donc le pays aidé encore plus dépendant de l’aide future. L’épargne est réduite car l’élite dépense en biens de consommation. « Il n’y a pas assez de main-d’œuvre qualifiée ou d’occasions d’investissement de taille pour employer effectivement la manne dont ils disposent. »

Dambisa Moyo démontre enfin que les capitaux et les investissements privés chutent quand l’aide remplace la ressource fiscale. Effet pervers : les populations ne paient pas d’impôt et ne sont donc pas représentées : « Le gouvernement ne doit rien à son peuple. » Partout, le même scénario se vérifie : « L’aide est source de paresse chez les dirigeants africains. Elle leur apparaît comme un revenu permanent. Ils n’ont pas d’incitation à chercher d’autres moyens de financer le développement à long terme de leur pays. »

L’Aide fatale, de Dambisa Moyo, JC Lattès, 280 pages, 20 €.

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Samedi 31 octobre 2009

Olivier Pétré-Grenouilleau, Professeur à l’université de Bretagne-Sud (Lorient)

On l’ignore totalement : au XVIe siècle, les esclaves blancs razziés par les musulmans furent plus nombreux que les Africains déportés aux Amériques. L’historien américain Robert C. Davis restitue les pénibles conditions de vie de ces captifs italiens ou espagnols*.

On a pris aujourd’hui la mesure de la traite des esclaves noirs organisée par les négriers musulmans à travers le Sahara, ainsi qu’en direction du Moyen-Orient et des régions de l’océan Indien (1). On sait aussi que l’affrontement entre l’islam et la chrétienté a alimenté en maures et en chrétiens les marchés d’esclaves des deux côtés de la Méditerranée médiévale.
Mais si des travaux, maintenant assez nombreux, avaient permis d’éclairer la question de l’esclavage dans les pays chrétiens, et notamment dans la péninsule Ibérique, on ne savait pas grand-chose de la condition réelle des esclaves chrétiens dans les États “ barbaresques ” d’Afrique du Nord. Une histoire souvent obscurcie par la légende.
Professeur d’histoire sociale italienne à l’université d’État de l’Ohio, Robert C. Davis nous en livre désormais, dans un ouvrage remarquable, une approche véritablement scientifique. Le fruit de dix ans de travail, principalement en Italie.
Car l’Italie, “ œil de la chrétienté ”, fut sans aucun doute, entre le XVIe et le XVIIIe siècle, la région la plus touchée par les raids des Barbaresques, ou Africains du Nord. Des villages y furent sinistrés, des activités (comme la pêche) entravées, des esprits et des sociétés durablement secoués. La Méditerranée devenant “ la mer de la peur ”, nombre d’Italiens auraient alors délaissé les littoraux pour s’installer plus loin, vers l’intérieur. A propos des effets à long terme de ces razzias, l’auteur va jusqu’à parler de “ désastre social et psychologique ” – une question qui mériterait sans doute des études plus étoffées.

Un million d’esclaves entre 1530 et 1780

Les causes de l’esclavage des chrétiens sont tour à tour mentionnées par Robert C. Davis : la Reconquista, le désir, de la part des musulmans, de prendre une revanche sur les croisades, l’appât du gain. Mais ce qui l’intéresse, c’est surtout la question des conditions de vie de ces esclaves. Une question qui fut l’un des thèmes porteurs de l’historiographie consacrée à l’esclavage américain, et que Robert C. Davis tente d’appliquer, ici, à l’esclavage musulman.
Difficile d’estimer le nombre des esclaves blancs dans les pays barbaresques. On ne dispose que de données partielles, d’époques différentes, qu’il faut recouper avec soin. Parfois même se contenter de projections.
Contre Fernand Braudel, qui en avait minimisé l’ampleur (2), tout ce travail conduit l’auteur à une nouvelle pesée du phénomène. Estimant à environ 15 % le taux de mortalité des esclaves déjà plus ou moins acclimatés à leur nouvelle condition, il évalue entre un million et 1250000 le nombre d’esclaves blancs détenus, entre 1530 et 1780, sur un territoire s’étendant de l’Algérie à la Libye actuelles. Au XVIe siècle, il y avait donc annuellement plus d’esclaves blancs razziés que d’Africains déportés aux Amériques.
90 % au moins de ces esclaves blancs étaient des hommes. Et comme on ne leur laissa guère l’occasion, de fait, d’avoir une descendance, la seule chose d’eux qui aurait pu leur survivre est le produit de leur travail, du moins pour ceux qui étaient affectés à de grandes tâches étatiques : construction de digues, de fortifications, de ports, de rues ou encore de palais. Mais une bonne partie de ces constructions a disparu. Cette institution, qui dura pourtant près de trois siècles, n’a donc laissé pratiquement aucune trace perceptible. “ L’autre esclavage ”, écrit Robert C. Davis, est ainsi devenu “ l’invisible esclavage ”.
Au XVIe siècle, de vastes opérations militaires étaient menées par les États barbaresques, jusqu’à l’intérieur des terres ennemies pour se procurer des esclaves. Mais, à partir des premières décennies du XVIIe siècle, les captifs blancs furent surtout le produit d’opérations corsaires privées. La valeur des esclaves pouvait représenter entre 20 et 100 % de celle des autres prises, navire et marchandises inclus. Aussi les Barbaresques s’occupaient-ils directement, non seulement de capturer les esclaves, mais aussi de les transporter et de les vendre.
L’appât du gain était renforcé par l’arrière-plan conflictuel entre chrétienté et islam. Sinon, comment comprendre l’horreur toute particulière que les cloches des églises des villages qu’ils razziaient inspiraient aux corsaires – dont certains étaient des chrétiens renégats ? Des cloches qu’ils déposaient souvent, et parfois emportaient avec eux – le bronze n’étant pas sans valeur. La violence exercée lors de ces raids avait également une tonalité en partie symbolique qui permettait d’entretenir la crainte des populations littorales.
Même chose pour les humiliations infligées dès leur capture aux nouveaux esclaves : obligation de se dénuder, administration de coups à l’aide de cordes à nœuds, puis, à leur arrivée à bon port, défilé des nouveaux asservis destiné à officialiser le triomphe de leurs nouveaux maîtres. Ainsi désocialisés, les esclaves étaient plus facilement soumis.
D’abord un peu mieux traités, afin qu’ils s’acclimatent correctement, ils étaient ensuite orientés vers des activités variées, allant du travail dans les orangeraies de Tunis au service domestique. Néanmoins, la plupart se voyaient confier des tâches particulièrement dures : galères, extraction et convoyage de pierres, construction, etc. Et aucun “ code blanc ” (à l’imitation du fameux code noir appliqué dans les Antilles françaises), même symbolique, ne venait limiter le pouvoir du maître sur son esclave “ infidèle ”.
Certains captifs jouissaient cependant d’un certain degré de liberté On leur demandait seulement de ramener, chaque matin, une certaine somme d’argent à leur maître ; système rappelant celui, dans les Antilles, des “ nègres à talents ” loués à des entrepreneurs. Le vol pouvait alors être à la fois acte de résistance et moyen de survivre au sein du système esclavagiste.

Cervantès captif des Barbaresques

Souvent, les esclaves chrétiens travaillaient comme domestiques au service de familles musulmanes. Mais ce type d’esclavage déclina plus rapidement que celui organisé au bénéfice des États barbaresques. Au point que, à la fin du XVIIIe siècle, la moitié des esclaves chrétiens d’Alger vivaient dans des bagnes publics. Les conditions d’existence y étaient extrêmement dures : il y régnait un climat de violence, notamment sexuelle, les geôliers étant accusés d’y favoriser, contre paiement, des pratiques sodomites.
Les captifs qui pouvaient faire l’objet d’une forte rançon échappaient vite à ces conditions d’existence. D’autres pouvaient être rachetés au bout de quelques années. Ce qui fut le cas de Miguel de Cervantès (1547-1616), l’auteur de Don Quichotte, esclave des Barbaresques entre 1571 et 1580. La chose devint théoriquement plus facile avec le temps, car des institutions religieuses spécialisées dans le rachat des captifs furent organisées de l’autre côté de la Méditerranée ; en Italie, des sommes importantes furent mobilisées pour le paiement des esclaves chrétiens.
La durée de captivité s’étendait ainsi, dans nombre de cas, de cinq à douze ans au maximum. Le taux de mortalité, cependant, demeurait élevé. Beaucoup d’esclaves n’avaient donc que peu d’espoir de retourner, un jour, chez eux.
O. P.-G.

Notes
* Robert C. Davis, Christian Slaves, Muslim Masters. White Slavery In The
Mediterranean , The Barbary Coast And , 1500-1800, Basingstoke
, Palgrave Macmillan, 2003.
1. Cf. “ La vérité sur l’esclavage ”, spécial, L’Histoire n° 280.
2. La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, Paris, Armand Colin, 9e éd., 1990

 

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